Aux vents révélés (4/4)

Publié le par Jahnolimit

Le ballet coloré de nos ailes s' achève doucement à l' approche du sommet. Jo a déjà posé et je lui fais signe avec la main sur le crâne pour qu’ il m’ aide à faire de même. Je m' approche encore et j' aperçois alors son visage radieux de joie. " Pose, Ludo, pose ! " me crie-t-il entre quelques hurlements de plaisir. Stop. Atterrissage, enroulage des lignes, pliage, contemplation. Nous pouvons enfin admirer à loisir les sommets qui nous entourent et faire une pause casse-croûte. Nos deux choucas du début nous ont suivi et ils espèrent sans doute les restes du repas, tels deux mendiants en soaring d’ attente. Sensation de bonheur qui nous submerge et brefs échanges sur ce plaisir partagé depuis ce matin. Une première, ce sommet encore jamais kité devient "nôtre" à cet instant, notre "secret spot". Illusion de la possession. Peu après, le soleil si brillant le matin devient soudain disque blafard. Inexorablement, le grand voile gris recouvre le plafond des cieux de haute altitude. La crête kitée peu avant commence à laisser échapper d’ inquiétants plumets de flocons pulvérulents tandis que nos deux oiseaux noirs s’ éloignent vers le refuge des falaises. Cette tempête trop précoce semble nous rattraper et il serait sage de plier nos ailes et de vite rejoindre en contrebas les vastes planes déjà embrumées par ce Sud qui souffle très fort maintenant. Jo remet son sac, se prépare et me crie quelques phrases dont les mots s’ emmêlent dans le râle assourdissant du vent.
En le voyant redécoller sa 10 m2 et non la plier, je comprends qu’ il veut redescendre aile basse plutôt que s’ embarrasser à la ranger. Inquiet, je le regarde progresser ainsi tout en repliant mon téléski éolien que je fourre en hâte dans mon sac à dos. A présent, des gerbes de flocons giflent l’ air. Les 30 Noeuds sont presque là et je sais à quel point mon compagnon est surtoilé… Je commence alors à vite le rejoindre en dessous vers la large crête où il semble m’ attendre en tirant des bords. Le vent hurle à la mort et me fouette le visage à chaque nouvelle rafale qu’ il annonce. Bizarrement, Jo s’ est arrêté, aile calée en bas de bord de fenêtre pour contrer les bourrasques toujours plus fortes. Je tremble d’ effroi en le voyant rester ainsi sans actionner le largage de sécurité. Qu’ a-t-il donc à maintenir son aile gonflée avec une oreille posée au sol ? « Largue ! Mais largue tout, Jo !« crie-je arrivé à sa hauteur. L’ esprit bouillonnant face au danger, je comprends alors pourquoi il lutte ainsi : Aucune des sécus ne fonctionne, il n’ a pas de coupe-lignes et il bloque ainsi son aile pour ne pas être immédiatement emporté !! Manœuvre statique risquée, équilibre très aléatoire… et à moins d’ une longueur de lignes, la crête parsemée de piquets de bois s’ évanouit dans le ciel gris noir. Elle laisse seulement deviner l’ énorme abîme fatal qui lui succède. Secondes qui comptent… Je déchausse mes skis et cours vers son aile pour moi-même l’ affaler et le sauver. Je saisis le bord de l’ oreille et ramène à moi tissu et suspentes en reculant au vent, brassée après brassée, diminuant ainsi la puissance et la prise au vent du cerf-volant. Je bute malheureusement sur l’ un des piquets en bois, glisse sur la glace et roule en arrière dans la pente… lâchant une partie des mètres carrés de nylon que la puissance d’ une rafale regonfle immédiatement dans un sinistre bruit sourd de pression. En une fraction de seconde, l’ aile m’ échappe et arrache Jo qui dérape et s’ accroche par miracle à deux pieux croisés stoppant net cette glissade tractée. Je bondis vers lui et l’ attrape par la jambe tandis que je me bloque contre les pieux. Mon compagnon écrase l’ aile en furie sous le vent de la corniche finale derrière laquelle elle disparaît… offrant un infime répit pour tenter d’ affaler une des lignes arrières. Mais après quelques secondes, l’ aile ressurgit soudain et regonfle en pleine fenêtre ! Horreur ! Je sers sa jambe de toutes mes forces et hurle d’ effroi en voyant son corps m’ échapper, bondir et s’ évanouir dans l’ air vers l’ abîme fatal ! « Jo ! Jo ! Nooonnnn ! ». C’ est… c’ est fini… Jo a disparu. « Aïe, tu m’ fais mal ! » Tremblant, je reconnais cette voix familière et j’ aperçois le visage souriant d’ Agnès dont je cramponne la jambe au pied de notre lit. Soulagement immédiat que de sortir de cet horrible cauchemar… 02H14 au cadran lumineux. Encore quelques heures de tendre douceur sous la couette avant que le bip-bip du réveil annonce le début d’ une belle journée de snowkite… A n‘ en pas douter, en ce dimanche, le vent sera bien doux lui aussi.


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