Aux vents révélés (3/4)

Publié le par Jahnolimit

Le Sud semble s’ être un peu renforcé et soulève déjà à nos pieds quelques flocons arrachés à la neige. Poudrerie légère ondulant aux souffles du vent, torrent scintillant s’ écoulant sur chaque détail du sol. « Ne traînons pas trop à contempler, Ludo… La tempête sera là bien plus tôt qu’ annoncée. Et la brume aussi ! Regarde là-bas !! » Sur ces paroles, Jo redécolle son aile tout en montrant du doigt les troupeaux de nuages qui gonflaient l’ heure d’ avant et qui débordent déjà des vallées du Diois… Transhumance nébuleuse qui monte à l’ estive du jour comme pour brouter l’ air encore limpide des plateaux et accessoirement… quelques randonneurs avec ! Je ne m’ éternise pas sur les photos, range vite le cadeau numérique de ma douce et je redécolle pour rattraper Jo, déjà bien loin. La suite de notre itinéraire s’ annonce bien plus technique, conjuguant nombreux bords de remontées au vent sur des pentes ascendantes parsemées d’ arbustes, de rochers ou petites barres à contourner. Moment d’ inattention, rafale et dévente soudaine, mon cerf-volant atterrit malencontreusement sur un bosquet de pins à crochets… les si bien nommés. Les lignes emmêlées dans les branches hautes, flappement de l’ aile retenue par quelques suspentes au houppier et me voici face à un redoutable macramé lucanophile en perspective ! Je passe alors une bonne trentaine de minutes à grimper, scier, tirer, enrouler, m’ équilibrer, regrimper, dérouler, dénouer, redescendre et enfin remettre tout en ordre… heureusement sans casse ni réparations. Jo m’ a aidé patiemment depuis le sol mais je sens bien qu’ il fulmine en lui-même : ce simple incident a permis aux nuages qui montaient de nous rattraper. Trop tard ! Redoutable brouillard des Hauts-plateaux ! Visibilité réduite à 30 m…
Dans l’ ambiance feutrée de ce piège dangereux, nous progressons très prudemment en pilotant un peu à l’ aveugle, nos kites disparaissant parfois dans cette nébuleuse ouatée. Plus aucun arbuste mais une pente douce où plus nous montons, plus cette maudite brume semble se dissoudre en confuses enroulades qui nous laissent parfois deviner au travers le soleil à son zénith. Puis soudain, elle vire au bleu, signifiant pour nous comme une délivrance dans l’ azur retrouvé. Au plafond lumineux de ce soleil de Mars, 25m plus haut, nos 10m2 de toile animent chacun le ciel immense. Gracieuse poursuite de deux ailes, une jaune et une orange, en sinusoïdales au raz de l’ horizon. Bruissement léger du spi, résonance sourde des caissons qu’ accompagnent les doux sifflements modulés des lignes dans le lit du vent. Monde sonore bien familier du kiteur certes… mais pas le temps de s’ extasier sur cette symphonie lucano-éolienne : elle tourne au « concerto pour rafales en Sud Majeur ». D’ ailleurs, je dois même trimer un peu mon aile pour modérer cette puissance que je ressens bien dans la barre car le vent prend encore quelques Noeuds inquiétants. Esthétique et aérienne, la suite du cheminement devient très simple mais va demander la plus grande prudence. Nous abordons maintenant une large crête débonnaire qui va s’ effilant vers le Sud-Est en se redressant vers le sommet convoité tout baigné de soleil. 20 bons Nœuds soufflent déjà là-haut. A contre-jour se découpe au vent l’ ombre nette de l’ arrondi sommital abandonnant sa neige soulevée par quelques petites rafales. La dernière phase de la montée est étroite et assez engagée. Arabesques de nylon dans l' azur du ciel, les loops s' enchaînent en rasant l' arête. Seuls les sifflements des accélérations tournoyantes et le crissement de nos carres sur la glace viennent troubler le chant puissant de ce vent des cimes. Je suis prudemment à distance mon équipier qui file vers la fin de ce parcours effilé. Surtout ne pas emmêler nos lignes, ne pas se laisser déborder et se méfier des turbulences...

Publié dans Nouvelles

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